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Femmes en postes de responsabilité : loin de la figurante… la sorcière

Le féminisme d’Etat affiché comme faire valoir démocratique avait pour corollaire un sexisme anti-femme pratiqué à une large échelle dans la vie publique et distillé régulièrement dans les journaux contrôlés par les officines du ministère de l’Intérieur. A l’intérieur de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), certains membres masculins avaient du mal à accepter une femme à leur tête. Le délit d’indépendance est celui qu’on pardonne le moins. J’en ai fait l’expérience.

La période post révolution a joué le rôle de révélateur du degré d’enracinement des valeurs inscrites dans le Code du statut personnel et portées par un féminisme d’Etat durant plusieurs décennies. Le nouveau contexte de liberté d’expression a fait remonter à la surface la lame de fond conservatrice. Il est évident que la liberté d’expression conquise grâce à la révolution n’a pas profité qu’aux forces de changement, les courants archaïques en jouissent tout autant. Et la période de transition vers la démocratie est également une épreuve de vérité où l’on peut mesurer l’ampleur des dégâts générés par une dictature qui bloque tout processus d’appropriation des principes de liberté et de dignité pour tous les êtres humains formant la société et surtout les minorités.

Ceci d’autant plus que le féminisme d’Etat affiché comme faire valoir démocratique avait en réalité pour corollaire un sexisme anti-femme pratiqué à une large échelle dans les différentes sphères de la vie publique et distillé régulièrement dans les journaux de caniveaux contrôlés par les officines du ministère de l’Intérieur où l’on retrouve les fondamentaux de l’antiféminisme. J’en ai personnellement fait les frais durant les deux décennies de la dictature de Ben Ali pendant lesquelles j’ai eu droit, en tant que dissidente, aux campagnes de diffamation qui puisaient amplement dans le lexique misogyne.

Le conservatisme se drape parfois d’une fausse rhétorique féministe et célèbre la présence des femmes à des postes de responsabilité. Généralement, on attend d’elles de jouer le rôle de figurant ou du moins d’afficher un profil bas qui n’affecte pas la domination masculine et ne lui fait pas ombrage. Mais lorsque ces femmes sont suspectes d’indépendance, elles sont perçues comme des concurrentes à éliminer ou auxquelles il faut barrer la route. Elles sont alors accusées d’échec de performance avant même qu’elles n’aient eu le temps de se déployer dans leur nouvelle responsabilité.

Un chemin semé d’embûches

Tout d’abord il est important de préciser que la misogynie n’est pas exclusivement le fait des hommes. Il arrive que des femmes soient chargées de calomnier d’autres femmes, comme on trouve des hommes engagés dans la défense de la dignité des femmes. De même la misogynie n’est pas l’apanage des courants conservateurs, elle traverse tout autant les courants qui se proclament du progrès et dont la bonne conscience « moderniste » auto proclamée semble les dispenser de toute critique sur leurs comportements répréhensibles à cet égard. Le gros des troupes de ce dernier camp s’est engagé avec zèle derrière les agresseurs, reprenant un argumentaire similaire.

J’en ai fait l’expérience lorsque j’ai été élue à la tête de l’Instance Vérité et Dignité (IVD). Il est de coutume d’applaudir l’arrivée de femmes à ces postes. Mais ce ne fut pas le cas pour moi, il semblerait que mon appartenance au sexe féminin ait échappé aux commentateurs dans les médias mainstream qui ont communiqué l’information au mieux de façon laconique sinon sur un ton négatif. Certains iront jusqu’à me reprocher d’avoir candidaté et affirmer que c’est ma présidence qui a poussé l’un des membres – qu’ils auraient vu à ma place[1] -à démissionner, alors que sa démission a été présentée à la première assemblée générale de l’IVD avant mon élection.

Mieux encore, le service du journal officiel à la présidence du gouvernement a refusé de publier au JORT ma nomination, comme le prévoit la loi, ce qui a entrainé une série de problèmes liés au pouvoir de signature et handicapé au début l’IVD dans l’exercice de ses fonctions. Dans la foulée, le service qui délivre les cartes d’identité au ministère de l’Intérieur refuse à son tour de me délivrer ma carte d’identité portant ma nouvelle fonction à la tête d’une institution de l’Etat. Il a fallu trouver une astuce consistant à publier le procès-verbal de ma nomination aux annonces classées payantes à côté des pages consacrées aux associations afin de contourner ce barrage.

Plus tard en 2018, lors de la crise avec l’ARP, ce fut le tour de mon passeport diplomatique -qui est affecté de droit aux présidents des instances indépendantes – d’être l’objet de disputes. Il m’a ainsi été retiré alors que j’étais dans la salle d’embarquement de l’aéroport pour un voyage officiel. Le renouvellement de mon passeport ordinaire qui était périmé m’a également été refusé. Ce n’est qu’au bout d’un an, après un recours au Tribunal administratif qu’il m’a enfin été délivré avec la mention « sans profession », alors que j’étais encore à la tête de l’IVD. Le Tribunal administratif a également prononcé un jugement de restitution du passeport diplomatique mais le ministère des Affaires étrangères a refusé d’exécuter le jugement jusqu’à la fin de ma mission.

A l’intérieur de l’IVD, certains membres masculins avaient du mal à accepter une femme à leur tête et les tensions internes n’ont pas manqué d’alimenter les attaques extérieures.  L’un d’entre eux, pourtant plus jeune que moi de 20 ans s’est permis de me lancer lors d’une réunion : « Tu n’es qu’une femme et tu ne dois pas élever la voix devant un homme.»

La question que je me posais était pourquoi tant d’acharnement à contester la présence d’une femme à la tête d’une institution de l’Etat, il est vrai stratégique, puisqu’elle avait à engager un processus de redevabilité touchant les auteurs de violations, encore à la manœuvre.

En réalité deux raisons peuvent en rendre compte:

  • Le pouvoir ne doit pas tomber entre les mains de ceux qui ne sont pas dans les réseaux de domination et ne sont pas au fait de leurs codes, ce qui est le cas de la plupart des femmes qui ne sont pas passées par des parrainages. Les enjeux de pouvoirs ont un lien direct avec la richesse et avec les procédés illégaux de leur acquisition en usant des réseaux du pouvoir.
  • L’indépendance est la distance par rapport à ces réseaux et donc, le mécanisme qui permet d’y échapper (ce qu’on appelle les électrons libres). On n’aime pas les femmes « fortes » et indépendantes, susceptibles de brouiller les cartes et de gâcher la partie.

Le délit d’indépendance est celui qu’on pardonne le moins. La sorcière se conjugue peu au masculin. Elle est l’archétype de la figure d’une autonomie féminine affranchie des codes, elle est toujours un objet de haine pour les représentants de l’ordre patriarcal qui lui imputent la « discorde » alors qu’ils représentent l’ordre établi. « Toute tête féminine qui dépassait pouvait susciter des vocations de chasseur de sorcières », affirme Mona Chollet dans son livre Sorcières[2].

Le sort de la sorcière est de finir sur le bûcher, de nos jours celui des médias et de leurs innombrables affidés marqués au fer rouge de l’aliénation à la notoriété, plus efficace parfois que le médiéval. C’est ce que promet littéralement une journaliste du magazine Jeune Afrique : « Cette Jeanne d’Arc des droits de l’homme serait-elle en train d’allumer la mèche de son propre bûcher ? » dans un réquisitoire haineux au titre évocateur « Sihem Bensedrine, femme de discorde » où elle ramasse tout l’argumentaire haineux étoffant les calomnies étalées à longueur de colonnes durant des mois. Le droit de réponse qui rectifie les fausses informations meublant son article sera amputé des passages qui les dérangeaient et suivi d’une réponse à la réponse, n’autorisant pas cette fois la rectification des fake news.

De leur côté les « historiens patriotes » menés par les « modernistes » s’acharneront sur moi pour une décision prise en fait par le Conseil de l’IVD me qualifiant de « menteuse et ignorante » qui opère des règlements de compte politiques en dirigeant les témoignages des victimes et qui n’avait pas qualité pour évoquer des sujets relatifs aux archives qui sont « du ressort des professeurs d’histoire » uniquement. J’avais commis sans le savoir un crime de lèse-majesté en marchant sur leur « domaine réservé ».

Le boulevard était ainsi ouvert pour les attaques ad personam touchant l’honneur. Ce rôle sera campé par un nationaliste arabe passé au camp Nida (le parti au pouvoir qui a construit sa campagne électorale sur l’élimination de l’IVD) promu ministre des domaines de l’Etat qui mènera une campagne misogyne décomplexée et me qualifiera de « prostituée » rien de moins ! Cela ne soulèvera aucune protestation des « modernistes » et défenseurs des femmes  qui avaient coutume de publier des communiqués pour moins que ça.

Ainsi, la diabolisation de la figure de la présidente servait de point d’entrée à la disqualification du travail de l’IVD dans son ensemble. L’accusation de corruption est venue achever l’arsenal de la calomnie au moment où l’IVD était en train de boucler les actes d’accusation pour corruption à transférer à la justice.

Tous les reproches faits à l’IVD seront le fait de la « sorcière » qui n’a pas accompli l’agenda qu’on attendait d’elle. Durant les cinq ans de son mandat, l’IVD a été menacée d’interruption du processus de justice transitionnelle à maintes reprises. La plus grave menace fut celle provenant de l’ARP. Voici ce qu’en dit Mohamed Salah Ben Aissa, le professeur de droit émérite commentant la tentative échouée de mettre fin aux travaux de l’IVD dans justiceinfo.net : « Les enjeux de la décision prise par l’ARP le 26 mars 2018 dépassent de loin les problèmes de procédure et de répartition des compétences entre l’IVD et les pouvoirs législatif et exécutif. … il ne faut pas perdre de vue que la justice transitionnelle reste le lieu d’un conflit plus profond et plus grave ; celui qui oppose d’un côté ceux qui veulent construire l’avenir de la Tunisie en partant d’un bilan et d’un inventaire du passé, établis sans complaisance, sans concessions, afin de poser les garanties de non-répétition des violations graves des droits de l’homme commises sous l’ancien régime et pour opérer les réformes institutionnelles subséquentes, et, d’un autre côté ceux qui veulent faire l’impasse totale sur le passé en réduisant la justice transitionnelle à un simple programme de réparations pécuniaires accordées aux victimes, et sur lequel ils croient, à tort, pouvoir construire une réelle conciliation nationale. »

Ce dont je suis fière, c’est que l’IVD a réussi, contre vents et marées à achever le processus et le mener à son terme en publiant son rapport final, octroyé aux victimes des décisions de réparation et transmettant aux chambres spécialisées les affaires de crimes contre l’humanité et de corruption.

Comment y étions-nous parvenus ? Je m’interroge encore. Mais une chose est sûre, le rafiot était arrivé, les voiles déchirées, les matelots et leur capitaine le corps déchiré par les épreuves. Mais il est arrivé à bon port. Et la sorcière est sortie indemne du bûcher et a réussi à accomplir sa mission, encore un acte impardonnable.

Notes

[1] Une personne m’a carrément reproché de ne pas lui avoir cédé la présidence, sachant que j’aurais fait « un bon numéro deux ».

[2]Sorcières : la puissance invaincue des femmes Mona Chollet, Editions La découverte

source : nawaat 15/01/2022

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