Home / Affaires africaines / ÉGYPTE : AVANT LA COP 27, COMMENT LES AUTORITÉS REDORENT LEUR IMAGE

ÉGYPTE : AVANT LA COP 27, COMMENT LES AUTORITÉS REDORENT LEUR IMAGE

L’Égypte va accueillir la COP 27, la conférence mondiale de l’ONU sur le climat, du 6 au 18 novembre. Avant que les projecteurs du monde entier soient braqués sur l’Égypte, rappelons que le pays connaît une crise sans précédent des droits humains. Éclairage avec Souleimene Benghazi, chargé de campagne à Amnesty International sur l’Égypte.

Les stratégies développées par les autorités égyptiennes pour redorer leur blason auprès de la communauté internationale sont utilisées comme outils de propagande pour dissimuler la répression et empêcher toute forme d’opposition.

Souleimene Benghazi
Chargée de campagne à Amnesty International

 

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah al-Sissi en 2014, quelles violations des droits humains avez-vous recensées ?

Depuis que Sissi est au pouvoir, l’Égypte est au cœur d’une profonde crise des droits humains. Dans nos recherches, nous avons soulevé de nombreux problèmes : exécutions extrajudiciaires, détentions arbitraires massives, disparitions forcées, répression sévère contre des organisations de la société civile et contre les journalistes et les médias indépendants. Selon nos chiffres, 22 journalistes sont actuellement en prison en Égypte et plus de 600 sites de médias et d’ONGs sont bloqués.

22journalistes emprisonnés en Égypte
600sites internet bloqués en Égypte

L’Égypte a mis en place une Stratégie nationale en matière de droits humains (SNDH). De quoi s’agit-il ?

La Stratégie nationale des droits humains (SNDH) lancée en septembre 2021 est présentée comme un document de référence pour montrer que les autorités se préoccupent de la question des droits humains. Ce document a été rédigé par un organe gouvernemental, sans consultation de la société civile égyptienne et des organisations de défense des droits humains. Pour les autorités, c’est un document de plaidoyer : elles le présentent en privé et en public pour montrer qu’elles prennent en considération la crise des droits humains.

Quelle analyse peut-on faire de cette stratégie nationale ? Va-t-on vers une amélioration de la situation ?

Sans surprise, les autorités présentent un bilan mensonger de la situation des droits humains. Nous avons fait une analyse détaillée de la stratégie nationale dans notre dernier rapport intitulé « Égypte. Une stratégie nationale déconnectée de la réalité occulte la crise des droits humains . » Résultat : les autorités ont développé cette stratégie nationale des droits humains comme outil de propagande pour dissimuler la répression et empêcher toute forme d’opposition. Etablir une « stratégie » à partir d’une  vision faussée ne permet pas d’apporter des solutions.

Et puis le vrai problème, c’est que les autorités égyptiennes ne reconnaissent pas leurs torts dans la crise actuelle des droits humains. Elles invoquent des enjeux économiques et sécuritaires ou rejettent la faute sur les citoyens eux-mêmes, qui, soi-disant, n’auraient pas connaissance de leurs droits. Elles cherchent sans cesse à se déculpabiliser.

L’analyse de la stratégie nationale des autorités égyptiennes effectuée par Amnesty International repose principalement sur les nombreux documents que l’organisation possède sur les violations systématiques des droits humains commises en Égypte depuis l’éviction de l’ancien président, Mohamed Morsi, en juillet 2013, ainsi que sur d’autres informations réunies depuis son lancement à partir d’un large éventail de sources, notamment des victimes, des témoins, des défenseurs des droits humains et des avocats, et une analyse de documents officiels, de preuves audiovisuelles et de rapports d’organes des Nations unies, entre autres.

Est-ce qu’un événement ou une déclaration a poussé les autorités à s’intéresser ou à faire semblant de s’intéresser à la crise des droits humains ?

Il faut savoir que les autorités égyptiennes sont sensibles à la critique notamment dans la presse et à la pression de la communauté internationale. En mars 2021, il y a eu une déclaration conjointe de 32 Etats, dont la France, au Conseil des droits de l’homme qui critiquait la situation des droits humains en Égypte. Cette prise de position importante a eu un large écho dans la presse et les autorités égyptiennes ont dû la prendre en considération car elle desservait beaucoup son image. Cela a pu contribuer à l’élaboration de cette Stratégie nationale.

Mais en réalité, cette stratégie nationale aux droits humains, c’est du bluff…

Évidemment. Cette stratégie est un « coup de com » des autorités égyptiennes pour redorer leur blason auprès de la communauté internationale, surtout avant la COP27.

Comment les autorités égyptiennes comptent-elles redorer leur image avec la COP27 ?

Les autorités utilisent les évènements internationaux comme plateforme. Leur discours c’est de dire : « Regardez, on organise des évènements internationaux avec une participation de la société civile. » Mais de quelle cette société civile s’agit-il ?  Indépendante ? pro-gouvernementale ? Je vous laisse deviner…

Un autre discours porté par les autorités : « Nous autorisons les manifestations ». Les autorités ont bien déclaré que les manifestations allaient être autorisées pendant la COP27, mais dans un espace bien délimité. Mais en dehors de cet espace clos, comment vont se passer les manifestations ? C’est un grand point d’interrogation. En connaissant les pratiques très violentes des forces de sécurité égyptiennes, il y a de vraies inquiétudes à avoir.

Y-a-t-il un risque de représailles pour les personnes qui manifesteront en Égypte pendant la COP27 ?

Le risque de représailles est toujours présent. Pendant la COP, les projecteurs seront braqués sur l’Égypte, donc les autorités égyptiennes vont « essayer » de ne pas commettre de violations des droits humains et limiteront leurs attaques contre la société civile. Mais une fois que la COP sera passée, il y a une vraie crainte que les autorités ciblent les activistes et le staff des ONG qui auront émis des discours critiques.

Personne ne semble dupe… et pourtant, on continue de dérouler le tapis rouge à Sissi. Emmanuel Macron lui a remis la légion d’honneur en 2020. Comment l’expliquer ?

Très souvent, les autorités françaises soutiennent que la « diplomatie discrète » ou la « diplomatie silencieuse » fonctionne et permet d’améliorer la situation des droits humains. La réalité c’est que ça ne fonctionne pas. La preuve ce sont les milliers de personnes qui croupissent encore dans les prisons égyptiennes…

 

En décembre 2020, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi en visite officielle en France a été décoré de la grande croix de la Légion d’honneur par le président français Emmanuel Macron.

 

Avec la COP27, qu’est-ce qu’on attend de la communauté internationale vis-à-vis de l’Égypte ?

On attend une prise de position publique ferme envers les autorités égyptiennes. La COP 27 doit être impérativement utilisée comme un moment unique pour accroître la pression sur les autorités. Avec la COP, c’est le moment de sortir de la diplomatie silencieuse ! Les discussions privées c’est bien, mais les prises de positions publiques, c’est mieux. Et s’exprimer publiquement permet de manifester sa solidarité avec les personnes détenues et leur famille. C’est primordial.

En janvier 2022, Ramy Shaath a été libéré après plus de 900 jours passés dans les prisons égyptiennes. Beaucoup croupissent encore dans les prisons, comme Alaa Abdel Fatah… quelle est sa situation ?

Alaa Abd el Fatah, c’est la bête noire des autorités égyptiennes. C’est un célèbre activiste égyptien qui a participé à la révolution de 2011. Il a été arrêté puis libéré à plusieurs reprises. Sa dernière arrestation c’était en septembre 2019, condamné à 5 ans de prison pour « propagation de fausses informations ». Il a obtenu la nationalité britannique récemment. En tant qu’égypto-britannique, l’une de ses principales demandes, est d’avoir accès à une visite consulaire, ce que les autorités égyptiennes lui refusent.

Son avocat, Mohamed Baker, a lui aussi été arrêté et condamné à 4 ans de prison pour « fausses informations ». Avec Alaa Abd el Fatah, ils sont devenus des cas emblématiques de la répression des autorités égyptiennes. Ils ont été arrêtés et condamnés en raison de publications sur les réseaux sociaux.

Ramy Shaath et Solafa Magdy. Un défenseur des droits humains et une journaliste. Un pays, l’Égypte. Tous deux ont osé critiquer le pouvoir. Des premières manifestations de la révolution égyptienne, aux cellules des prisons du Caire en passant par l’incroyable mobilisation pour les soutenir, suivez dans notre podcast WE MADE IT leur destin devenu parallèle.

Quelles sont les stratégies des autorités égyptiennes pour faire taire les personnes critiques ?

Les autorités jouent sur deux accusations principales pour emprisonner les opposants : « appartenance à un groupe terroriste » et « propagation de fausses informations ». Dans la plupart des cas sur lesquels nous travaillons, les personnes sont arrêtées avec ces chefs d’accusation. Tout ça, sous couvert de « lutte contre le terrorisme ». C’est absurde.

Est-ce que la société civile égyptienne existe encore ?

Elle survit, tant bien que mal. Il y a encore des activistes en Egypte mais ils travaillent dans un environnement extrêmement hostile, avec des contraintes très importantes, financières et juridiques entre autres. On leur met des bâtons dans les roues en permanence. Par exemple, la loi de 2019 qui régit le fonctionnement des organisations de la société civile, établit des critères très spécifiques : si une organisation ne répond pas aux critères imposés par les autorités, elle est obligée de fermer. Un des derniers exemples en date : l’ONG Arabic Network for Human Rights Information (ANHRI) a fermé récemment. Et puis, plusieurs activistes se sont exilés, mais ils continuent leur travail à distance.

Alors oui, la société civile égyptienne existe encore et continue de faire un travail remarquable. Dans ce cadre très répressif, les personnes en Egypte sont extrêmement courageuses. C’est important de le souligner.

Comment travailler sur l’Égypte quand on n’a pas de bureau sur place, que le pouvoir verrouille tout et que l’on sait que les gens parlent difficilement par peur de représailles ?

À Amnesty International, nous sommes organisés par réseaux. Nous avons des contacts quotidiens avec des personnes en Egypte : les familles des personnes arbitrairement détenues, quand on travaille sur des cas individuels, ou les personnes qui travaillent en ONG, quand on travaille sur des organisations de la société civile. On communique via des applications sécurisées car certaines personnes craignent la surveillance des autorités égyptiennes. Mais nous trouvons des moyens de la contrer, on s’organise, même si ce n’est pas toujours facile. Parfois, des personnes peuvent avoir peur de prendre la parole, peur de rentrer en contact avec des organisations internationales comme la nôtre car nous sommes mal vus des autorités égyptiennes, puisque très critique.

Est-ce qu’Amnesty International sera présente en Égypte pendant la COP27  ?

Bien sûr ! Nous serons à Charm el-Cheikh, où aura lieu la COP 27. Il y aura notamment une délégation de jeunes militants mobilisés sur les enjeux climatiques. Pour nous, cette COP à un double enjeu : faire face à la crise climatique en appelant les États à prendre des actions à la hauteur de l’urgence. Et faire face à la crise des droits humains qui perdure en Égypte en appelant, là aussi, les États à ne pas rester silencieux face à tant de violations. Dans les deux cas, des vies sont en jeu.

 

Source: Amnesty

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.