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Audrey-Cynthia Yamadjako : « A la COP27, la BAD lancera une initiative pour les banques vertes, dotée à terme d’un fonds de 1,5 milliard $ »

 Alors que la COP 27, “la COP de l’Afrique” s’approche à grand pas, c’est le moment pour les parties prenantes africaines, d’aiguiser leur arme pour ce grand rendez-vous, où l’avenir de toute la planète sera au cœur des débats. Question de réglages, entre deux rendez-vous, lors de ce 3e sommet Finance en Commun qui s’est tenu à Abidjan, la Franco-béninoise Audrey-Cynthia Yamadjako, Chargée principale en finance climatique à la BAD, s’est prêtée aux questions de l’Agence Ecofin. 

Passée notamment par PwC, Crédit Agricole ou Natixis, elle pilote depuis 2019, l’initiative African Green Finance Facility Fund (AG3F), un instrument financier créé par la BAD dans l’objectif de catalyser les ressources du secteur privé par le biais de cofinancement avec d’autres institutions financières. A ce titre, Audrey-Cynthia Yamadjako est, depuis septembre 2021, la cheville ouvrière de l’initiative pour les banques vertes, que la BAD s’apprête à lancer lors de la COP 27 à Sharm-el-Sheikh en Égypte. Entretien.

Agence Ecofin (AE) : Bien que les pays africains soient les plus exposés aux dérèglements climatiques, nous constatons qu’ils sont ceux qui bénéficient le moins des financements climatiques. Selon vous, que faut-il faire pour attirer plus de financements climatiques en Afrique ?

Audrey-Cynthia Yamadjako (ACY) : Pour attirer des financements, il faut d’abord des projets bien structurés mais également bancables. Il faut donc promouvoir l’établissement de pipeline de projets verts. Il est également nécessaire d’accroître l’intérêt des investisseurs pour ce type de transactions qui sont aujourd’hui perçues comme risquées et dont les caractéristiques de financement sont encore peu connues. Les institutions financières locales ont ici un rôle clé à jouer dans la mesure où elles connaissent parfaitement les besoins locaux et sont les interlocuteurs privilégiés des porteurs de projets (les PME, les entrepreneurs…). Elles sont en effet les mieux placées pour les aider à développer des projets verts mieux attractifs pour les investisseurs.

AE : Que fait la BAD pour que des investisseurs, dont l’objectif ultime est la maximisation du profit, s’engagent sur des actions d’adaptation qui peuvent paraître purement sociales à bien des égards

ACY : Il est en effet important de mentionner les enjeux liés à l’adaptation des personnes et des écosystèmes face aux changements climatiques. C’est un secteur encore mal estimé et qui pourtant revêt une importance capitale pour l’Afrique. L’adaptation s’illustre par exemple par des projets liés à l’agriculture durable et intelligente, la gestion des eaux… Les projets d’adaptation aident les gouvernements, les économies, les institutions, les communautés, les individus à s’adapter à cette nouvelle donne. Les besoins d’adaptation pour les pays africains sont estimés à 331 milliards $ à horizon 2030 et l’un des principaux challenges reste le financement de cette adaptation.

« Les banques vertes permettent d’offrir le retour sur investissement attendu par les acteurs privés. »

La Banque Africaine de Développement soutient l’adaptation à travers ses investissements.

Elle s’est en effet vite engagée dans l’action climatique et de façon massive à travers l’allocation de 40% de ses financements à des projets climatiques. Elle projette de mobiliser 25 milliards $ de finance climat à horizon 2025, dont la moitié sera consacrée à des projets d’adaptation. L’action climatique de la Banque Africaine de Développement portée par son président Dr Akinwumi Adesina est en effet au cœur de sa stratégie et de la nouvelle reconstitution du Fonds de développement pour l’Afrique (FAD).

La Banque soutient également la participation du secteur privé au financement de l’adaptation par le développement d’instruments financiers tels que le Mécanisme des Bénéfices de l’Adaptation (MBA). Ce dispositif de financement permet de rendre rentables des projets d’adaptation qui ne l’étaient pas jusqu’alors, mais également par la création d’écosystème catalytique tel que celui des banques vertes qui favorisent ces investissements.

En effet, les banques vertes adossent à leurs financements des instruments « dérisquants » (de type support technique, ressources concessionnelles, long terme, garanties…). Elles permettent ainsi d’offrir le retour sur investissement attendu par les acteurs privés.

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AE : Lors de la COP 26, les pays développés ont promis 100 milliards $ par an aux pays en développement pour les aider à faire face au changement climatique. Jusqu’à présent, ce financement n’arrive qu’au compte-gouttes. A la BAD, ne pensez-vous pas que cette promesse est utopique ?

ACY : Comme l’a souligné le Président Dr Akinwumi Adesina, même si les pays à revenus élevés respectent leurs engagements des 100 milliards $, cela ne sera en rien suffisant. C’est pour cette raison qu’il a appelé, lors de la conférence inaugurale [Conférence inaugurale Sommet Finance en Commun, Ndlr], les gouvernements et les grandes institutions financières comme les banques publiques de développement à être davantage proactifs dans la mobilisation du secteur privé afin de débloquer les financements nécessaires à la lutte contre le changement climatique. On estime en effet que les économies africaines auront besoin de 2,8 trillions $ pour mettre en œuvre leurs contributions nationales déterminées (CDN), d’ici 2030.

« On estime en effet que les économies africaines auront besoin de 2,8 trillions $ pour mettre en œuvre leurs contributions nationales déterminées (CDN) d’ici 2030. »

Dans la quête d’atteindre cet objectif, à la BAD, nous intervenons à trois niveaux.

Premièrement, au niveau systémique en soutenant les gouvernements dans la définition de leur plan stratégique long terme, leur plan national de contributions déterminées (CDN), en favorisant la mise en place d’un écosystème favorable à la mobilisation de finance climatique et à son déploiement au niveau local.

La Banque intervient également au niveau institutionnel comme dans le cadre de l’initiative des banques vertes africaines afin d’aider à la mise en place de bonnes règles de gouvernance et au renforcement des capacités en matière de durabilité. Enfin, la banque intervient également au niveau projets en investissant ses propres ressources dans les projets verts.

AE : L’initiative pour les banques vertes, de quoi s’agit-il en réalité ?

ACY : La Banque Africaine de Développement soutient via l’initiative AG3F [African Green Finance Facility Fund, Ndlr], la création d’un écosystème d’institutions financières vertes sur le continent.

Les banques vertes sont des institutions financières spécialisées qui ont pour mandat d’investir dans des projets soutenant un développement durable, respectueux de l’environnement, juste et résistant face aux changements climatiques. Il peut s’agir d’une institution financière locale créée spécialement à cet effet comme la Climate Finance Facility (CFF), lancée conjointement par la Banque de Développement d’Afrique australe (DBSA) et le Fonds Vert pour le Climat, ou d’une banque commerciale de type BNI Côte d’Ivoire qui se dotera d’une enveloppe de financements dédiée aux projets verts.

Les Banques vertes sont un puissant mécanisme de mobilisation de ressources domestiques et externes et de financement. Elles permettent d’engager à grande échelle, les investissements privés en utilisant une petite portion de fonds publics pour dérisquer les transactions.

« Les Banques vertes sont un puissant mécanisme de mobilisation de ressources domestiques et externes et de financement. Elles permettent d’engager à grande échelle, les investissements privés en utilisant une petite portion de fonds publics pour dérisquer les transactions.»

Ce mécanisme permet de répondre aux besoins d’accès accru à la finance climat à un niveau local, au développement de projets verts bien structurés et bancables et à la participation du secteur privé dans l’action climatique.

Pour paraphraser le directeur du Département Changement Climatique et de la Croissance verte de la Banque, Dr. Al Hamndou Dorsouma, je dirai que cette initiative marque la volonté de la BAD d’apporter des solutions concrètes, innovantes qui se traduiront par l’augmentation de la part de finance climat globale bénéficiant au continent africain.

Le besoin en finance verte s’accroît de façon exponentielle au gré des catastrophes naturelles et des épisodes climatiques. Il équivaut aujourd’hui à 10% du PNB du continent africain. C’est la raison pour laquelle il faut agir rapidement avec le concours des différents acteurs, notamment ceux du secteur financier, afin de transformer ce besoin en opportunités d’investissements et de rattraper les pays industrialisés en évitant les écueils d’un développement carboné, néfaste pour l’environnement et à l’humanité.

Comme le souligne Stefan Nalletamby, directeur du Département du développement des marchés financiers à la Banque africaine de développement, les acteurs financiers sont prêts à saisir l’opportunité de la croissance verte.  De par leur connaissance du tissu économique et leur ancrage local, ils ont le dynamisme nécessaire pour porter ces enjeux. L’initiative des banques vertes africaines s’inscrit donc dans cette volonté avant-gardiste de mettre le secteur financier au centre de l’action climatique africaine.

AE :  Concrètement, sur quelles options travaille la BAD pour la mise en place de cette institution ? quel est le rôle de la BAD dans cette initiative ?

ACY : L’AG3F interviendra principalement sur 3 volets : le renforcement des capacités techniques en matière d’investissements et de structuration de pipelines de projets verts ; la capitalisation de ces enveloppes de financement dédiées et pour finir le cofinancement des projets portés par ces banques vertes.

AE : Quid des autres pays … ?

De façon pragmatique, je puis dire que cette initiative couvrira la totalité du continent (les pays membres régionaux de la Banque). C’est-à-dire qu’il n’y aura pas de discrimination en termes de région. Ce qu’on veut, c’est qu’il y ait un dispositif de facilité verte qui soit le plus étendu et le plus local possible. C’est une phase de démarrage mais cette initiative concerne l’Afrique entière. Aucun pays ne sera mis à l’écart.

Je suis persuadé que nos acteurs financiers sont prêts, connaissent le marché et ont le dynamisme nécessaire pour porter ces enjeux. Ce qui nous réjouit, c’est que les gouvernements ont compris l’importance de l’économie verte et veulent s’y engager.

AE : Pour vous qui êtes à la tête de cette initiative, quelle est la feuille de route de mise en œuvre ?

ACY : J’ai l’immense honneur de coordonner cette initiative novatrice et impactante qui sera officiellement lancée en novembre à la COP27 en Egypte. Avec le concours de partenaires de premier ordre tels que le Climate Investment Funds (CIF), une phase pilote débutera en 2023 via l’apport d’une assistance technique à l’établissement de ses facilités vertes au sein de 4 institutions financières locales. D’ici 2024, nous projetons de nous doter à cet effet, d’un trust fund de 1,5 milliard $ qui sera mis à disposition graduellement par phases.

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